Dans les estives des Cévennes

Dans les estives des Cévennes, les bergers sont à l’abri

Par la construction de « cabanes » pastorales sur les estives, où les bergers emmènent les troupeaux durant l’été, le parc national des Cévennes favorise l’engagement de jeunes professionnels dans une activité vitale pour la région.

De notre envoyé spécial

Guillaume Constant est berger. C’est aussi un montagnard, car il a gardé les brebis dans les Alpes, du Mercantour à la Haute-Savoie, avant de s’installer dans les Cévennes, à Mijavols, en pleine montagne du Bougès, depuis près de sept ans. Formé dans la Crau, au célèbre domaine du Merle (1), sa haute compétence technique (brevet professionnel agricole de berger transhumant) se double d’une passion naturaliste inépuisable, notamment pour les oiseaux.

Ce matin, dans la clairière ouverte au sommet de la hêtraie du serre de Mijavols, Guillaume Constant a les jumelles vissées sur les yeux. Il observe le pic noir dont le chant lancinant saisit le cœur. Nous sommes à 1 200 m d’altitude, sous le Signal-du-Bougès qui culmine à 1 421 m d’altitude, où le berger garde pendant trois mois son troupeau (estive). « Ici, dès le mois d’août, la météo est souvent au brouillard et à la pluie. L’humidité et la fraîcheur sont constantes, d’où ces fayards (hêtres) magnifiques », explique-t-il en balayant l’horizon de sa main ouverte. Avant de poursuivre : « Jusqu’à cet été, depuis six ans donc, de juin à septembre, mon abri était une tente de trappeur ou de chercheur d’or d’Amérique du Nord, montée sur des rondins de bois pour l’isoler autant que possible du sol. C’est dire que j’étais souvent trempé, nuit et jour… »

Depuis juin dernier, la tente de chercheur d’or a cédé la place à une cabane en dur. Le terme « cabane » est, en l’occurrence, particulièrement inapproprié. Car il s’agit plutôt d’une longue bergerie, aux murs de pierres massives, entre lesquels est enchâssée une véritable maison en bois, comprenant une salle de vie et deux chambres, couverte d’un solide toit de lauzes en schiste bleu, équipée d’un poêle, de panneaux solaires, de toilettes et d’une salle de bains… Sa construction a coûté environ 110 000 €. « L’idée de pouvoir prendre une douche chaude, le soir, au retour d’une longue journée à crapahuter dans l’alpage : c’est le paradis ! », s’exclame, en riant, Guillaume Constant. Qui précise : « La douche et le poêle, c’est formidable ; l’électricité, c’est secondaire… »

Il est vrai que le berger reste auprès de ses quelque 500 brebis de l’aube au crépuscule, arpentant en tous sens les 150 hectares de son estive, grimpant ou dévalant quotidiennement les pentes raides du Bougès sur des centaines de mètres de dénivelé. Il n’empêche. Guillaume Constant n’aurait renoncé à l’estive de Mijavols qu’à grand regret, car le site est de toute beauté et aussi d’une richesse écologique exceptionnelle. L’été, la lande à callunes est fleurie d’un bleu qui rivalise avec celui du ciel, avant de virer aux rouges d’ocre et de rouille, à partir de la mi-août, lorsque les cerfs commencent de bramer dans la hêtraie.

Mais, cette année, il aurait certainement décidé de faire sa dernière saison sur ce sommet cévenol, les conditions de vie dans la tente de trappeur canadien étant devenues, au fil des années, de moins en moins soutenables pour un berger aussi expérimenté que lui. Aujourd’hui, la cabane pastorale a réglé la question : « Quand j’ai demandé une cabane en dur, je n’imaginais tout de même pas une si belle habitation. Ni que je participerais à ce point à sa conception, en relation avec l’architecte du parc national », reconnaît-il, devant Julien Buchert, chargé de mission agropastoralisme au parc national des Cévennes, qui est venu lui rendre visite.

Au-delà de son propre cas, le berger de Mijavols est persuadé que la construction de « cabanes » pastorales sur les estives du parc national des Cévennes favorisera l’engagement de jeunes professionnels qui souhaitent de plus en plus garder les troupeaux en couple. « Depuis quelques années, il y a des bébés qui naissent à la montagne », résume Guillaume Constant… Julien Buchert acquiesce. L’agent du parc national raconte ainsi comment ce qui a été fait dans la montagne du Bougès a aussi été réalisé au mont Aigoual, où estivent environ 760 brebis, de la mi-juin à la fin août.

Sur ce sommet (1 565 m d’altitude) battu par les vents, aux lisières d’une forêt immense, le troupeau entretient plusieurs dizaines d’hectares de landes et de pelouses sèches, toutes d’intérêt écologique dit « communautaire », c’est-à-dire rares, à l’échelle de toute l’Europe. Jusqu’à l’été 2016, avant la construction de la cabane par le parc national, le troupeau était laissé seul, la nuit, sans surveillance, les bergers rentrant dormir chez eux, dans le village voisin, ce qui représenterait aujourd’hui un risque excessif, car le loup a fait sa réapparition dans le Massif central.

Toujours sur l’Aigoual, mais sur son contrefort septentrional, la nouvelle cabane de Massevaques permet de loger aujourd’hui deux familles de bergers qui se relaient pour veiller, de fin juin à mi-septembre, sur près de 1 800 brebis. Jusqu’alors, leurs logements étaient faits de caravanes et de baraquements en bois. De même, sur les hautes terres de l’Hôpital, situées sur le versant méridional du mont Lozère (1 699 m), le berger qui garde – du 25 juin au 20 septembre – pas moins de 1 230 brebis sur plus de 600 ha de landes, pelouses sèches et tourbières, bénéficiera, dès l’été 2018, d’un logement digne de ce nom, installé sur un site plus accessible et ensoleillé. Cette cabane en dur pourra même être complétée, dans un deuxième temps, par une cabane légère, plus haut en altitude, afin de mieux faire pâturer les crêtes…À Florac-Trois-Rivières, dans les bureaux du parc national, Anne Legile, directrice du parc national des Cévennes, agronome de formation, ingénieure en chef des ponts, des eaux et des forêts, partage sa passion pour le dossier des cabanes pastorales, qu’elle met en perspective : « Nous avons la chance d’avoir encore de bons bergers, en Cévennes, c’est-à-dire des gens d’expérience. Si nous voulons les garder sur le territoire du parc, pendant les mois d’estive, il est absolument nécessaire de leur assurer un certain confort de travail et de vie. D’ailleurs, en 2011, l’inscription des territoires pastoraux des Causses et des Cévennes au patrimoine mondial de l’Unesco a confirmé notre vocation à y soutenir le pastoralisme. »

De fait, le parc national des Cévennes a tissé – c’est une originalité – une coopération très intense avec le Copage (Comité pour la mise en œuvre du plan agri-environnemental et de gestion de l’espace), lequel réunit une vingtaine de groupements pastoraux du Gard et de la Lozère, la chambre d’agriculture de la Lozère, l’association des maires, la mutualité sociale agricole, la fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) du même département…

Du point de vue du parc national, « l’enjeu est de maintenir la transhumance et l’estive d’environ 90 troupeaux de moutons en montagne, afin qu’ils continuent d’y entretenir les pelouses ouvertes en empêchant leur embroussaillement », explique sa directrice. Et l’engagement qui en a découlé n’est pas resté que verbal. « En 2015, nous avons commencé à discuter avec les représentants des vingt groupements pastoraux présents dans les Cévennes, à propos de l’hébergement de leurs bergers sur les estives », raconte Anne Legile. Seulement deux ans plus tard, quatre cabanes neuves sont occupées sur les estives de Finiels, Mijavols, Massevaques et du sommet de l’Aigoual. La construction de la cinquième sera terminée cet hiver, sur l’estive des hautes terres de l’Hôpital. Le coût total de ces cinq bergeries confortables n’atteindra pas moins de 663 400 € (2). « Le prix, sûrement, d’une tradition vitale des Cévennes », conclut la directrice du parc national.

Antoine Peillon

(1) Montpellier SupAgro, Salon- de-Provence (Bouches-du-Rhône). (2) Le plan de financement est le suivant : Union européenne, 278 700 € (42 %) ; parc national des Cévennes, 221 000 € (33 %) ; région Occitanie, 163 700 € (25 %).

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